dimanche 1 octobre 2006
Contexte
Quand : du 07 au 21 octobre 2006
Avec qui : 11 motivés par ce programme de l'UCPA
Etapes :
- Katmandou
- Massif de l'Annapurna
Samedi 7 : Prologue
On dit que la Terre est ronde. Mais c'est une plaisanterie. Il n'y a d'ailleurs qu'à la regarder. Elle est toute couverte de bosses, de cicatrices, de gros furoncles, toute mal cuite et mal fichue ; ravinée de crevasses, de rides, de creux, de sillons, percée de trous comme un gruyère. [...] C'est ce qui permet de prendre des vacances. Si la Terre était ronde il n'y aurait pas de vacances.
Alexandre Vialatte
Roissy, 9 heures du mat’, ils sont venus, ils sont tous là. Ils sont jeunes, ils sont motivés, ils partent à l’assaut du Népal. Venus des quatre coins de la France (et même de Belgique), ils sont douze. La parité y est parfaite. Infirmier, comptable, fonctionnaire, kiné, ingénieur…
On embarque sur Qatar Airways, escale à Doha. D’une manière générale, ces avions sont au top : écrans LCD personnels avec le choix de pleins de films, couvertures appréciables, etc…
Les couvertures de la compagnie sont très confortables. Et puis d’un ton bordeaux du plus bel effet. Ca donne envie de les piquer. Mais les hôtesses veillent et les ramassent après usage. Il faut trouver une astuce.
Par exemple, faire semblant de dormir en l’agrippant au premier passage de l’hôtesse ; la planquer vite fait dans son sac ; faire mine de rien au deuxième passage de l’hôtesse.
Même les consignes de sécurité sont en images de synthèse, il n’y a plus de démos en direct. Déception. Il y a aussi sur les écrans un schéma dynamique représentant l’avion sur lequel est incrustée une flèche qui, de temps en temps, bouge toute seule. La vitesse du vent ? Après plusieurs heures de voyages, c’est l’illumination : c’est la direction de la Mecque.
Dimanche 8 : Namasté !
Le but suprême du voyageur est d'ignorer où il va.
Lao Tseu
Signifie en népali à la fois "bonjour" et "au revoir". Si possible, le dire en inclinant légèrement la tête et en joignant les mains, comme pour une prière.
Nous arrivons donc aux aurores à Katmandou. L’accompagnateur est là[1]. Népalais francophone et accompagnateur toujours partant pour nous aider et nous renseigner. Et en plus il a été interviewé dans Des racines et des ailes. C’est dire que c’est pas n’importe qui.
Avec le décalage horaire et la courte nuit dans l’avion, nous ne sommes pas très frais. D’où l’idée, avant toute chose, de se faire une petite sieste pendant la matinée.
Il règne à Katmandou, en tout cas dans les grandes artères et les quartiers marchands, un bordel assez dantesque. C’est principalement dû au fait de l’étroitesse des rues et d’une population supérieure aux capacités d’absorption de la ville. Il faut faire cohabiter voitures, motos, vélos, rickshaws, piétons dans des rues de 2 mètres de large. C’est pas forcément évident. Il faut une attention de tous les instants. Se promener dans Katmandou n’est pas une activité reposante. C’est même crevant. Ce qui fatigue surtout, ce sont les incessants coups de klaxon. Un vrai moyen de communication. D’ailleurs, nombreux sont les véhicules qui, à l’arrière, arborent fièrement un Horn please ! en couleur flashy.
Quant au "périf", c’est pire. Il y a certes un plan de circulation plus réfléchi (avec feus de signalisation et flics pour faire la circulation) mais aux heures de pointe, c’est systématiquement la pagaille. Il faut savoir être patient.
Cela dit, être piéton n’est pas vraiment un soucis Comme les gens ne vont pas vite, il y a peu de risques de se faire écraser. Et puis les gens sont plutôt tranquilles. Pour traverser une avenue à la circulation en apparence inextricable, il n’y a pas de secret, il faut simplement oublier quelques réflexes de survie occidentaux. Ne pas réfléchir, et y aller. Les gens s’arrêteront. C’est magique.
Bref, nous voilà immergés là-dedans. Les touristes (nous aussi, y a pas de raisons) sont cantonnés la plupart du temps dans le quartier de Thamel, près des sites historiques. Ca a au moins le mérite d’avoir la possibilité de tout faire à pieds. Nous arpentons la ville en tous sens de temples en stupas, de marchés en ruelles pittoresques.
[1]"Mon nom complet est compliqué, alors appelez-moi Binay, comme dans robinet."
Lundi 9 : La banlieue
Direction Pashupatinath, un des plus important temple hindou du pays. Dédié à Shiva, il faut donc enlever ses chaussures si elles sont en cuir (cuir = vache morte = mauvais karma) avant d’y pénétrer. Pour une poignée de roupies, un type veillera dessus. Les païens comme nous ne peuvent pas entrer. Qui dit temple, dit sâdhus.
Saint homme menant une vie d’ascète et d’errance avec pour seul but la recherche du salut. On les reconnaît au fait qu’ils se couvrent le visage de cendres, et se peignent trois bandes horizontales sur le front. Il faut néanmoins distinguer les vrais sâdhus des faux. Les vrais traînent aux alentours des temples en méditant à des concepts métaphysiques qui nous dépassent. Les faux traînent autour des touristes pour leur peinturlurer des tikas (gros point rouge) sur le front avant de leur demander quelques dollars ou à la rigueur des roupies.
A proximité immédiate du temple coule la Bagmati, la rivière sacré sur les berges de laquelle tout bon hindou rêve de se faire incinérer à sa mort. Continuellement, de la fumée s’élève des différentes dalles où ont lieu les crémations. Cérémonie relativement sobre mais très codifiée. Les fils en blanc, les femmes à l’écart, des fleurs, un peu d’eau de la rivière, le feu qui démarre doucement. Mine de rien, ça fait son petit effet. Malaise quand même étant donné le nombre de touriste qui, appareil photo en main, observent cette scène tragique.
Sauf erreur, c’est la première fois que je vois un cadavre.
Même si Bouddha est indien, sa pensée a surtout été adoptée ailleurs (nul n’est prophète en son pays, dit-on). Il y a les bouddhistes du grand véhicule (Chine, Japon...) et les bouddhistes du petit véhicule (Birmanie, etc...). Ceux du grand véhicule sont plus progressistes. Après, forcément, il y a toutes les variantes possibles. On trouve de nombreux bouddhistes au Népal, surtout depuis l’invasion du Tibet par la Chine.
Mais la religion prédominante reste l’hindouisme avec son système de castes, ses innombrables divinités, et son inextricable complexité. Essayons quand même de résumer. A la base il y a Brahmâ, créateur du monde. Depuis il n’a rien fait d’intéressant, donc tout le monde s’en fout. Il y a aussi Shiva, à la fois créateur et destructeur. Pour terminer le trio de tête, il faut aussi nommer Vishnu, celui qui sauve le monde en cas de problème. Tous les 5000 ans, Vishnu s’incarne et vient faire un tour sur terre. Après la dixième, ce sera la fin du monde et Brahmâ devra se remettre au boulot. Le neuvième avatar de Vishnu fut Bouddha. Si ça c’est pas un beau syncrétisme avec le bouddhisme...
Sinon, il y a aussi des femmes dans ces histoires. Par exemple Parvati, épouse de Shiva. En temps normal, elle est plutôt conciliante, mais quand elle est de mauvaise humeur, elle peut prendre la forme de Kali, et là finit de rigoler. Aussi, mieux vaut ne pas trop la ramener et faire quelques offrandes en son honneur de temps en temps. Par exemple, la semaine précédant notre arrivée eut lieu à Katmandou un sacrifice de 108 buffles en son honneur. Avec ça, on devrait être tranquille pour un bon moment.
On enchaîne sur Bhaktapur, cité médiévale très bien conservée, entrelacs de rues piétonnes, parsemée de petites places et de temples plus ou moins imposants.
Scène de la vie quotidienne : à la sortie des écoles, une maman en sari rougeoyant ramène sa gamine. En passant près d’un temple où trône une cloche de prière, la petite ne peut s’empêcher de claquer un gros gong en passant, ce qui irrite fort sa mère qui lui met un (petite) claque. Mais la gamine semble contente d’elle alors tout va bien. D’ailleurs, ses copains et copines prennent la pose devant les temples que nous tentons de photographier.
On finit la journée en passant par Bodhnath, où se trouve un grand stupa autour duquel tournent (attention, toujours dans le sens des aiguilles d’une montre) de nombreux dévots. Des kilomètres de drapeaux de prières sont déroulés vers le sommet du stupa. C’est un lieu de pèlerinage important. En fin de journée les rayons du soleil couchant font briller les toits dorés des temples bouddhistes qui entourent le site. On en oublierait presque les Om mani padme hum que passent en boucles les boutiques à touristes.
Puis on rentre à Katmandou[1].
[1]"Dites, il manque pas quelqu’un là ? Stop !!"
Mardi 10 : On the road
Entre Katmandou et Pokhara il y a en gros 200 kilomètres. Pour les parcourir, il faut au moins 6 heures. Et pour cause, la vitesse est limitée à 40 km/h.
La circulation automobile au Népal, on l’a déjà évoqué, est la démonstration éternellement recommencée que, contrairement aux apparences, ça passe.
Pour faire fonctionner correctement un bus, il faut au minimum deux personnes : le chauffeur et son assistant. Toujours près à sauter en marche, l’assistant sert à tout. De rétroviseur, de souteneur de fils téléphoniques si ceux-ci traînent trop bas, vendeurs de tickets, de négociateur de radars, etc...
Justement, les radars. Pour vérifier que les limitations de vitesse sur les grands axes routiers sont bien respectées, les gendarmes népalais ont inventé un système très simple. A quelques points stratégiques du réseau sont postées des guérites où chaque véhicule va faire enregistrer sont trajet et son heure de passage. Comme ça, on peut vérifier à chaque fois la vitesse moyenne des gens. C’est simple, c’est économique. Mais cela ne tient pas compte des arrêts déjeuner... En fait, les limitations sont respectées surtout grâce au fait que ni les routes ni les véhicules ne sont conçus pour aller vite.
Quoi qu’il en soit, votre bus Tata vous fera vivre de folles aventures !
Cahin-caha, nous arrivons jusqu’au petit village à partir duquel commence la balade. Et c’est parti. Histoire de bien mettre dans l’ambiance, on commence par une bonne montée. Pas trop fatigante cependant puisque moins d’une heure plus tard, nous arrivons au lodge (au lieu-dit de l’Australian camp, pourquoi pas…) où nous dormirons.
Omniprésents dans cette région fortement fréquentée par toutes sortes de touristes, les lodges sont de petites auberges qui offrent nourriture et abri. Tous se ressemblent. Pierres et bois sur deux niveaux. Au rez-de-chaussée, le dining-hall, à l’étage les chambres. Dans un coin, les toilettes et la douche. Si le lodge possède des panneaux solaires, l’eau de la douche sera peut-être chaude (mais c’est pas garanti).
Lodge où l’on découvre les joies de la douche froide à la lampe de poche. Où l’on découvre aussi que Binay ronfle comme une locomotive et que les murs des lodges ne sont que de vagues planches de bois qui n’isolent rien du tout.
Mercredi 11 : Australian camp/Landruk
Premier vrai jour de marche. Nous ne sommes pas encore totalement éloignés de la civilisation : en cour de route, un des sherpas reçoit un coup de fil sur son portable[1].
Il faut distinguer les Sherpas (S majuscule), ethnie montagnarde bouddhiste, et sherpas (s minuscule), guide de trek. Les sherpas ne sont pas forcément des Sherpas. Ni l’inverse.
Pour gérer plusieurs sherpas, il faut un sirdar, qui s’occupera de toute l’organisation du voyage (logement, bouffe, itinéraire etc...). C’est lui le grand chef.
Pour porter le matos, il faut des porteurs.
Au quotidien, cette petite troupe s’organise de la manière suivante.
Tôt le matin un des sherpas part vers le village étape du soir pour réserver les logements et acheter de quoi faire la cuisine.
Les porteurs rassemblent le matériel et partent avec un peu d’avance.
Enfin, les trekkers partent, accompagnés du guide, du sirdar et des sherpas restant.
Aux étapes, le sirdar et les sherpas font la cuisine.
En arrivant à Landruk, il faut passer devant le check-point maoïste du coin qui vérifie que les permis de trek sont en règle. Au passage, une petite contribution à la cause est demandée. Comme d’habitude, Binay se charge de ça, cela fait partie des frais du voyage. Nous n’avons pas à nous en mêler.
Sauf erreur, c’est la première fois que je fais un don à un mouvement politique.
Pour le soir on nous propose d’assister à un spectacle folklorique. Pourquoi pas. Tout le village ou presque rapplique. Il y a d’un côté les hommes, de l’autre les femmes. Alternativement, chaque camp doit chanter quelques phrases qu’il improvise. A en juger les éclats de rire et la bonne humeur générale, on croit d’abord que les uns et les autres se lancent des vannes bien senties. Pas du tout, ils construisent en fait une histoire. Cela dit, comme on ne pige pas un mot de népali, et que les codes narratifs et culturels nous échappent, on se contente de se laisser bercer par le rythme de la musique. Et puis, il y a parmi le camp des femmes une chanteuse qui a du répondant (alors que les mecs mettent une éternité à trouver des répliques pertinentes), qui a une très belle voix et qui est mignonne tout plein. Alors on est sous le charme, forcément…
6h : réveil pour admirer le lever de soleil sur les montagnes.
7h : petit dej.
8h : départ.
10h : arrêt pour pause thé, café, ou coca selon les goûts des chacun.
12h : pause Tang, puis déjeuner.
14h : on repart.
16h : on arrive à destination
17h : thé, café, coca ou bière selon les goûts des chacun.
18h : opération douche.
19h : dîner.
22h : tout le monde dort déjà.
[1] "Même ici… Tout fout l’camp !"
Jeudi 12 : Landruk/Chomroong
Matinée tranquille. On marche. C’est sans histoires. On longe une rivière. D’où plusieurs traversées de ponts suspendus. Le népalais et le trekker sont joueurs et aiment bien, une fois au milieu du pont, sauter ou courir pour transformer le pont en balançoire géante. A l’extrémité de l’un de ces ponts, une stèle en pierre[1].
Faut-il le rappeler, on commence à être loin de la première route praticable par une voiture. De ce fait, tous les transports de marchandises se font à dos d’homme. Tout. Des poulets entassés dans des cages aux éléments du mobilier des lodges. Les gens, aussi. Par exemple cette femme mal en point, en direction de l’hôpital de Pokhara qui est trimballée dans une sorte de hamac porté par deux hommes. Ballottée comme cela, peut-être pendant plusieurs jours, on craint pour son état.
Avant déjeuner, on arrive à des sources d’eau chaude. 35°C, c’est un vrai bonheur (rappel : ça fait deux jours qu’on prend des douches à l’eau froide). Difficile d’en repartir[2]. Cela n'en finit pas...
L’après midi, c’est montée de barbare sous la pluie. A chaque virage, l’espoir de ne plus voir d’escaliers. Espoir souvent déçu[3].
A ce stade, plus rien n’est important. Ni la pluie, ni les sangsues, ni la fatigue. Seul compte le mouvement. Encore. Toujours. Marche après marche. Pas après pas.
Petite bestiole noire qui attaque les mollets du marcheur. Un peu de sel la fera partir. Cela ne fait pas mal et de ce fait, on s’aperçoit qu’on a été mordu qu’une fois la sangsue partie, lorsqu’on voit une coulure de sang sur le pantalon.
Pour dérider un peu les marcheurs haletants, un des sherpas nous montre ses capacités d’imitateur (impayable dans celle du nourrisson qui braille). C’est avec un certain soulagement que nous arrivons à l’étape.
Si après le dîner, le guide a un peu forcé sur l’alcool de millet, il pourra peut-être vous expliquer les différents exercices respiratoires du Yoga. Cela part d’un constat simple : les êtres qui vivent le plus longtemps sont ceux qui un rythme respiratoire peu élevé. Il faut donc abaisser le sien. Il y a 10 exercices à faire, si possible tous les matins. Mais avant cela, il faut boire un litre d’eau puis le vomir tout de suite après. Arrivé à ce stade l’exposé, le nombre de personnes tentées par l’expérience chute terriblement.
[1] "En mémoire des trekkers morts de gastro ?"
[2]"Je resterais bien manger ici. Personne n’est motivé pour remonter me chercher à manger ? Non ? "
[3]"’tain, cette vision horrifique ! "
Vendredi 13 : Chomrong/Tadapani
Compte tenu de la brume omniprésente, on n’a pas encore une seule montagne digne de ce nom[1]. Il faut donc prendre les choses en main. La veille, 108 Om mani padme hum avait été déclamés pour demander une absence de nuages.
( = 22 . 33 ) s’il faut faire quelque chose en rapport avec le bouddhisme (prière, tour de stupa...), il y a des chances qu’il faille le faire 108 fois. Sinon, ça n’a aucun intérêt.
OMPH pour les intimes. Prière bouddhiste (littéralement "Ô toi le joyau dans le lotus"). Utile pour avoir des journées sans nuages. A dire 108 fois. Pour un groupe de 12, il suffit de 9 fois chacun.
Réveil à 6 heures du mat’. Lever de soleil sur l’Annapurna South et le Machhapuchare. C’est pas encore du 8000 mais on s’en approche. Impressionnant. Comme au spectacle, tout le monde est aligné et contemple les cimes. En silence. Tel un recueillement.
La nature est si puissante ici qu'elle vous tue. Il faudrait cesser d'être un homme lié aux contingences de sa condition. Il faudrait pouvoir devenir un peu désert et un peu montagne, et un bout de ciel au crépuscule. Il faudrait s'abandonner à ce pays et s'y perdre.
Annemarie Schwarzenbach
Nous partons maintenant vers l’est. Vers le nord, c’est la route de l’Annapurna Base Camp (ABC pour les professionnels). En file indienne, nous nous mettons en route[2]. Ca commence à être la routine. On prend nos aises et dans les descentes, ça discute (dans les montées, il y a un silence de plomb, à peine quelques halètements).
[1]"La mousson devrait être finie depuis longtemps non ? Y a plus d’saisons."
[2]"On se croirait au début d’Aguirre…"
Samedi 14 : Tadapani/Gorepani
Néologisme. Contraire de la tourista. Bref, de la constipation. Mal endémique chez le trekker qui passe son temps à manger du riz et qui ne boit pas assez. Comme traitement laxatif, il y a le remède de cheval du genre boire de l’eau de source et croquer une dizaine de piments. Peu de gens osent l’appliquer.
C’est décidément la journée flower power. Le grand jeu des sherpas consiste à glisser dans les sacs à dos des gens, des fleurs ou des branches d’arbres de toutes sortes. A la fin de la journée, ça fait un peu bataillon de marines en tenue de camouflage. Mais cela est plus qu’un jeu : un des sherpas trimballant sa branche de chanvre a pu en échanger un bout contre des bananes à un marchand croisé en chemin. Bananes qu’on a mangé flambées au dessert le soir.
Donc le chanvre pousse à l’état sauvage. Carrément des arbres. Ca sent à des kilomètres à la ronde. Mais les népalais, n’en abusent pas, à part les sâdhus, mais eux c’est pour aider à la méditation et ils ont le droit. Car en fait c’est interdit. Mais on en trouve à tous les coins de rue (en ville) ou de sentier (à la campagne).
Le soir, justement, on croise un autre groupe de l’UCPA qui fait le tour des Annapurnas. Pansement à chaque orteil et mollets comme des madriers. Ca doit faire deux semaines qu’ils marchent et ils commencent à en voir le bout.
Le massif de l’Annapurna est très fréquenté par toutes sortes de marcheurs. Comme il n’y pas non plus des milliers de chemins, on retrouve parfois les mêmes personnes d’un jour sur l’autre. Par exemple cette prof autrichienne en année sabbatique seule avec son guide qu’on a côtoyée trois jours de suite, ou ce couple de français qu’on a même retrouvé une semaine plus tard dans les environs de Katmandou.
Dimanche 15 : Ghorepani/Hille
En voyage, on fait parfois des trucs exceptionnels. Par exemple se lever à 4 heures du mat’ un dimanche. Et c’est parti pour une marche à la lampe de poche. Il s’agit de grimper jusqu’à Poon Hill, petit sommet[1] à 3200 m d’où l’on a une superbe vue sur les massifs du Dhaulagiri et de l’Annapurna. Face à de tels monstres enneigés, le petit avion qui va à Jomson donne l’impression de faire du rase-mottes. C’est magnifique.
Vivons-nous donc pour nous débarrasser de la mort ?
Non, nous vivons pour la craindre et aussi pour l'aimer, et c'est grâce à elle que ce petit bout de vie quelquefois, l'espace d'une heure brûle d'une flamme si belle.
Hermann Hesse
Véritable petit pèlerinage local, le lieu se rempli de touristes. Surtout des français d’ailleurs. Une véritable invasion.
Et puis on passe la journée à descendre
De nombreuses et longues parties des chemins sont dallés. Cela doit les maintenir durant la mousson. Cela dit, comme les chemins sont rarement plats, cela se transforme en escaliers. Interminables. Glissants.
Après, il y a deux courants de pensée, ceux qui trouvent ça moins casse-gueule que des chemins de terre et ceux qui trouvent que ça anéantit les mollets.
Quelle satisfaction sadique de descendre d’un pas léger quand les autres font le chemin inverse en souffrant le martyre !
Si en pleine montée un marcheur au bord de l’apoplexie demande si le sommet est encore loin, on peut opter pour plusieurs types de réponses.
La mauvaise blague : "In 20 minutes."
Le réalisme froid : "Tomorrow afternoon."
Plus généralement, la compassion incite à la réponse de normand : "Just keep walking, don’t look at the top."
Mine de rien, ça sent la fin. La végétation se fait plus luxuriante. La température monte. On tourne le dos aux sommets. Derniers sauts sur les ponts suspendus. Le soir, dernières parties de cartes à la lumière de la bougie.
[1]"Ridicule…"
Lundi 16 : Le retour.
Quelques heures de descente plus tard, nous revoilà à proximité de la civilisation. Ah, les chiottes pas à la turque. Ah, un lit avec des draps.
Pour meubler l’après-midi, Binay nous embarque pour un tour dans Pokhara. L’occasion de prendre le bus local[1] . Minuscule. Debout, on touche le plafond, assis, les jambes tiennent à peine entre les sièges. Les népalais sont petits et ces étrangers qui se contorsionnent dans leur bus les amusent.
Le soir dans un recoin du jardin de l’hôtel, c’est la teuf avec les porteurs et sherpas. Dal Bhaat pour tout le monde[2].
C’est le plat traditionnel, impossible d’y couper. Du riz, de la soupe de lentilles, des légumes au curry. A manger si possible avec les doigts. En utilisant la main droite. On s’en lasse assez vite.
Pour les courageux, il y a les piments[3] et les alcools locaux.
L’alcool de pomme : prétendument à 25°C, plus probablement à 40°C.
La bière de millet : n’a de bière que le nom. Il s’agit de grains de millets fermentés qui baignent dans de l’eau chaude et que l’on boit à la paille. C’est pas bon...
L’alcool de riz : buvable, sans plus.
Mustang coffee : café auquel on a rajouté je ne sais quoi, mais ça tape dur.
Puis vient le moment des chants. Et là encore on se ridiculise : impossible de trouver une chanson française dont plusieurs personnes connaissent toutes les paroles. Même pour Santiano, au bout de 20 secondes c’est la pagaille[4]. Les népalais sont déçus.
Un peu plus loin, l’autre groupe de l’UCPA (celui qui a fait le tour de l’Annapurna) semble avoir dépassé un taux d’alcoolémie raisonnable et n’a plus ce soucis de chanter juste et cohérent.
[1]"Mais on va jamais arriver à tous rentrer. Si ?Ah bon…"
[2]"Encore ? "
[3]"Ca va ? Reprends du riz, ça va passer…"
[4]"Ah bon, c’est San Francisco, c’est pas Valparaiso ? "
Mardi 17 : ¡ No pasarán !
Il y a des habitudes qui se perdent difficilement. Au lever du soleil nous grimpons sur les toits de l’hôtel regarder au loin les sommets enneigés. Certains poussent le professionnalisme jusqu’à se recoucher après.
Comme la situation politique du pays est encore un peu floue depuis le printemps dernier et qu’aucun gouvernement stable n’est en place, quelques catégories socio-professionnelles en profitent pour faire passer aux hautes instances de Katmandou leurs revendications. Difficiles d’avoir des explications claires sur ce qui se passe, mais il semble que les commerçants protestent contre l’importance des taxes et impôts les visant. Pour cela, ils font des barrages sur les principaux axes de circulation du pays. Moyen simple mais efficace. Il suffit d’un tracteur en travers de la route pour tout bloquer.
Manque de bol, c’est justement le jour où nous devons faire de la route que l’action a lieu. Néanmoins, notre guide a bon espoir de passer. Les touristes sont censés pouvoir circuler sans problèmes.
Au bout de quelques kilomètres, un barrage. Ca n’a pas l’air de rigoler. Tout le monde descend et patiente[1]. Il y a des histoires de plaques d’immatriculation qui nous échappent. Il y en a de différentes couleurs (pour les véhicules privés, les transports publics, etc…) et apparemment nous n’avons pas celle qui nous permettrait de circuler librement.
Vingt minutes de négociations acharnées plus tard, on nous laisse passer. Pour tomber 2 kilomètres plus loin sur un autre barrage. D’où nouvelles négociations. Comme la lassitude commence à poindre, Binay nous dégaine un plan B. On va donc se poser au bord du Begnas Tal, grand lac des environs.
L’après midi, on va se balader aux alentours. Le soleil tape dur, les paysans s’occupent des récoltes de riz, les gamins s’extasient devant les ballons gonflables que l’un de nous a eu la bonne idée d’emporter avec lui, des araignées monstrueuses se prélassent sur leurs toiles[2]. Tout est calme. Une fois à l’autre bout du lac, des habitants du coin se chargent de nous ramener en barque au campement. Jeunes (très jeunes) ou vieux, les rameurs ont un sacré coup de pagaie…
[1]"Tu vas finir brûlé par des maoïstes et t’auras pas vu l’Aurore. Quelle vie de merde !"
[2]Une victime témoigne : "J’étais sous la douche, pleine de mousse, et là je vois une grosse araignée. Je réfléchis pas et je l’écrase à coups de tatane, j’étais comme une folle, j’ai dû taper une bonne quinzaine de fois. En sortant, j’essaie de dire au gars du lodge qu’il y a une araignée explosée dans la douche mais je crois pas qu’il ait compris."
Mercredi 18 : Bandipur
Deuxième essai. Transformé. Nous partons à l’assaut de Bandipur. La méchante petite route de montagne fait angoisser les anxieux qui croient voir leur dernière heure arriver à chaque virage. Là encore nous sommes à plusieurs reprises arrêtés. Les barrages ne sont pas le fruit de manifestants mais de paysans préparant la prochaine fête. En donnant un billet, c’est la prospérité assurée pour l’année et le chauffeur (puis l’aide chauffeur, puis les sherpas) se prêtent volontiers à ce petit rituel.
L’orthographe n’est pas garantie. Littéralement "Courage !". Se dit en toute circonstance, du marcheur qui lutte dans une montée, au chauffeur de bus qui peine à passer la troisième.
On campe sur un terrain qui fait face à tout un tas de montagnes. Que l’on ne voit pas pour l’instant à cause de la brume. Manque bol, un groupe de djeuns népalais en minibus squattent aussi le terrain. Ce ne serait pas un souci s’ils ne mettaient pas la musique plein pot, or c’est précisément ce qu’ils font. Au delà de leurs goûts discutables, c’est vrai qu’on avait appris à aimer le calme.
Avant chaque déjeuner, on nous servait un curieux breuvage. Une sorte de jus de fruits, chaud, très sucré. Pas forcément très identifiable. Ni une ni deux, ce fut immédiatement baptisé du Tang.
Mais en fait pas du tout, nous avons découvert la vérité. Il s’agit tout simplement de jus de fruits, dilué dans de l’eau bouillie (pour la purifier), et sucré. Comme quoi...
C’est parti pour une après midi de balade sur les crêtes. Il fait chaud. Binay impose un rythme rapide. La révolte gronde. Surtout que nous ne savons pas trop où nous allons. Nous arrivons enfin dans un petit village. Petit village qu’on oserait qualifier d’authentique. Pas d’eau, pas d’électricité, pas de lodge, pas de touriste, pas de tarte aux pommes au dessert. Pauvre donc. Les corps ne sont pas bien épais. Les gamins ne sont pas tous très propres. Les maisons pas toutes en bon état. Vision déprimante mais en un sens salutaire. Il était temps de sortir un minimum de cette vision angélique de ce pays.
Jeudi 19 : On the road again
Lever de soleil sur les montagnes. Encore. Mais tellement magique. Trois sommets de plus de 8000 d’un coup. On ne s’en lasse pas.
Dernier jour à la campagne, dernier jour de marche. Pendant que les sherpas et porteurs rangent les tentes et chargent le bus de tout notre bordel, nous descendons la montagne. Pour le coup nous ne croisons pas d’étrangers. Une poignée d’heures plus tard, nous retrouvons le bus et par là même les joies des routes locales. Néanmoins, la fatigue, l’habitude peut être, fait que peu à peu, certains arrivent à s’assoupir. Cette fois-ci je suis assis coté ravin et j’essaie d’observer les véhicules moins chanceux qui ont raté leur virage et gisent un peu plus bas. Mais je n’en vois pas tant que ça.
Puis c’est le retour au tumulte de Katmandou.
On finit l’après midi en quartier libre à Thamel[1] à dépenser les dernières roupies en poche, les uns optant pour les bouddhas en bois, les autres pour les drapeaux de prière, presque tous pour des posters de montagnes enneigées…
Par principe, tout se négocie. Du collier souvenir au taux de change. Personnellement, je suis un piètre négociateur, et ça me saoule. Surtout lorsque ça porte sur des sommes dérisoires. J’ai néanmoins une tactique redoutable, qui ne peut, hélas, s’appliquer à tous les coups. C’est la tactique du "It’s my last day here. I’m going to the airport in one hour. I only have fifty rupees and I want this. OK ?".
Pour les non-anglophones, il y a la calculatrice. Vendeur et acheteur, chacun leur tour, tapent le montant qu’ils désirent négocier. Un peu comme une partie de ping-pong.
Pour fêter la fin du séjour, nous allons jusqu’au bout des nuits katmandoulites (?). Et on n’oublie pas Binay, ainsi que les sherpas et porteurs qui sont dans les parages. Tout commence par un resto tibétain où le riz est en abondance et où la bière de millet coule à flot[2]. C’est aussi l’heure des discours de remerciements bien consensuels. Un silence respectueux est de mise, y compris pour la tablée d’allemands avoisinante. On enchaîne sur un bar où chacun y va de son cocktail en dissertant au choix sur les résultats de la ligue des champions, la musique des années 80, ou l’odeur des toilettes qui remontent (forcément, on est assis juste à côté). Il y a aussi ceux qui font chauffer les appareils numériques et les flashs crépitent en tous sens. Acte III, la boite de nuit. Enfin, un bar avec 10 m² de piste de danse et la musique à fond la caisse. C’est gratuit pour les étrangers mais payant pour les népalais. Qu’à cela ne tienne, Binay démarre au quart de tour et entame les négociations. Ca marche, tout le monde rentre gratos (mais les six népalais sont fouillés). Et malgré un DJ pas toujours très pertinent (mais côtoyer les cimes rend indulgent) nous investissons le dance-floor[3]. A 3 heures du mat’, nous regagnons l’hôtel, où l’on réveille le réceptionniste qui dormait sur le divan de l’entrée.
[1]"Hey Sir ! Have a good shave Sir !"
[2]"Rien à faire, c’est vraiment ignoble ce truc."
[3]"Le plaisir de porter des fringues propres aura été de courte durée…"
Vendredi 20 : fin
Nous sommes conditionnés. Bien que la réception de l’hôtel ne nous ait pas réveillés (et bien que nous ne nous soyons pas couchés très tôt), nous sommes tous levés à l’heure. Et bien que nous n’ayons prévu qu’une demi-journée d’excursion, nous avons tous nos sacs à dos. C’est parti pour Swayambhunath, grand temple bouddhiste perché sur les hauteurs de Katmandou. Aussi surnommé monkeys temple en raison des nombreux petits singes qui séjournent aux alentours. 365 marches[1] pour y arriver. Vaste stupa. Non loin, un petit monastère où des moines bouddhistes plasmodient quelques prières.
Puis c’est Patan. Patan, un peu comme Bhaktapur, est le coin des vieux temples et des vieilles maisons. Cela dit, la fatigue du séjour commençant à se faire sentir, l’attention est quand même plus relâchée. Et quand vient l’exposé sur les symboles dans les thangkas (la vie du Bouddha résumée sur une feuille A3), tout le monde ou presque décroche.
Et l’on rentre à l’hôtel, où c’est la cérémonie des adieux. Les sherpas sont venus nous dire au-revoir. On repart avec quantité d’écharpes.
Paris n'est rien, ni la France, ni l'Europe, ni les Blancs... une seule chose compte, envers et contre tous les particularismes, c'est l'engrenage magnifique qui s'appelle le monde.
Ella Maillart
[1]"Ca faisait longtemps…"